La matinée du 3 juillet de la 14e Biennale de l’Association pour la recherche et l’intervention en sport (ARIS) s’est ouverte par une série d’hommages à des figures marquantes de la recherche francophone : Maurice Piéron, André Terrisse, Jean-Marie Barbier et Jean-Louis Martinand. Les interventions ont permis de rappeler l’apport considérable de ces chercheurs à la compréhension de l’enseignement, de l’activité humaine et de l’intervention. Leur héritage scientifique continue d’influencer les travaux actuels et les réflexions menées au sein de la communauté de l’ARIS.
La présentation de l’ouvrage collectif développé en collaboration avec l’ARIS dans la revue eJRIEPS (E-journal de la recherche sur l’intervention en éducation physique et sport) a permis de souligner l’importance de cet espace de diffusion scientifique en accès libre pour faire rayonner les recherches francophones sur l’intervention en activité physique, en sport et en éducation.
Ces allocutions ont précédées la table ronde intitulée « Repenser les pratiques d’intervention : favoriser des enseignements et des apprentissages adaptés à un contexte en constant changement », animée par Hugo Beausoleil (Université du Québec à Montréal), réunissant Brice Favier-Ambrosini (Université du Québec à Chicoutimi) et Tegwen Gadais (Université du Québec à Montréal).
Repenser l’intervention à l’heure des grandes transformations
Les échanges ont d’emblée mis en évidence les nombreux bouleversements auxquels sont confrontés les milieux scolaires et sportifs. Changements climatiques, accélération technologique, inégalités sociales, enjeux de santé publique et transformations des modes de vie redéfinissent les contextes dans lesquels évoluent les intervenants sportifs.
Une question a traversé l’ensemble de la discussion : Comment favoriser des apprentissages significatifs et durables dans un monde en constante mutation ?
Pour Fabrice Favier-Ambrosini et Tegwen Dagais, cette interrogation ne concerne pas seulement l’éducation physique ou le sport. Elle renvoie plus largement au rôle de l’intervention dans la préparation des individus à des réalités humaines complexes et évolutives.
La durabilité : un concept à interroger
Une grande partie de la réflexion proposée par Fabrice Favier-Ambrosini a porté sur la notion de durabilité, devenue omniprésente dans les discours scientifiques et politiques.
Il a notamment invité particulièrement à prendre du recul face à l’utilisation parfois généralisée du concept :
« Est-ce qu’on parle tous de la même chose lorsque l’on parle de durabilité ? »
Selon lui, la durabilité peut être comprise de différentes manières et mobilisée pour des objectifs parfois très variés.
« La durabilité est un concept à la fois large, malléable, et parfois caméléon. »
L’intervenant a présenté plusieurs perspectives coexistantes. La durabilité associée aux objectifs de développement durable de l’ONU, la durabilité des apprentissages, la promotion de modes de vie physiquement actifs à long terme ainsi que les approches socioenvironnementales visant à transformer les rapports entre les individus et leur environnement.
Cette pluralité de sens invite les chercheurs et les praticiens à clarifier les perspectives qu’ils mobilisent lorsqu’ils parlent de durabilité dans leurs travaux ou leurs interventions.
Peut-on encore proposer des apprentissages durables ?
Le monde actuel est marqué par l’accélération des rythmes de vie, la multiplication des expériences et l’omniprésence du numérique. Ce constat amène Fabrice Favier-Ambrosini a préciser une question particulièrement marquante :
« Dans un monde où tout s’accélère, peut-on encore proposer des expériences et des apprentissages durables ? »
Cette question a alimenté plusieurs échanges sur la difficulté de créer des expériences suffisamment significatives pour être réinvesties dans le temps. Elle nous invite à réfléchir non seulement à ce qui est appris, mais également à la manière dont les personnes s’approprient les expériences vécues. Pour Fabrice Favier-Ambrosini, l’enjeu ne consiste pas à multiplier les activités, mais à favoriser des apprentissages capables de conserver leur sens bien après leur réalisation.
Tegwen Dagais insiste : « Il faut simplifier le message. »
Activité physique, santé et développement humain
L’importance de l’activité physique dans le développement global des individus est une préoccupation partagées les deux conférenciers. D’abord, ils rappellent que les sciences de l’intervention travaillent avant tout avec l’expérience corporelle des personnes.
Pour Tegwen Gadais, « tout commence d’abord physiquement. »
Cette affirmation prolonge la réflexion sur la place du corps et sur le rôle fondamental de l’activité physique dans la construction des apprentissages, du bien-être et du rapport au monde.
La nécessité de favoriser des modes de vie physiquement actifs à long terme, notamment auprès des jeunes, ne consiste plus à développer des compétences motrices. Elle consiste aussi à créer des habitudes de vie durables qui accompagneront les individus tout au long de leur vie.
Développer un rapport plus sensible à la nature
De son côté, Brice Favier-Ambrosi a développé sa réflexion sur les relations entre les pratiques d’intervention et les enjeux environnementaux.
S’appuyant sur des approches socio-phénoménologiques et sur des travaux liés à l’écosensibilité, il invite les intervenants à repenser la manière dont les activités physiques sportives et artistiques permettent d’entrer en relation avec l’environnement.
« Donnons-nous des cibles et atteignons-les »
Pour lui, l’enjeu ne consiste pas seulement à sensibiliser les jeunes aux questions environnementales, mais à leur permettre de vivre des expériences qui transforment réellement leur manière d’habiter le monde.
« Il ne s’agit pas seulement d’être dans la nature, mais de comprendre comment cette nature nous transforme et comment nous l’habitons. »
Cette réflexion a conduit à discuter de dispositifs favorisant le contact direct avec les milieux naturels, l’expérience sensible et le développement d’une conscience écologique incarnée.
S’inspirer d’autres rapports au monde
Au cours de son intervention, Tegwen Gadais s’appuie sur l’apport des savoirs autochtones pour penser autrement les relations entre les êtres humains et leur environnement.
« Certaines cultures remercient les lieux qu’elles fréquentent. Cette relation au monde peut nous inspirer. »
Ces pratiques invitent à dépasser les logiques de domination souvent associées aux rapports occidentaux à la nature et à développer des formes d’intervention davantage orientées vers le respect, la réciprocité et la responsabilité.
Ces approches peuvent enrichir les pratiques et ouvrir de nouvelles pistes de réflexion sur les finalités de l’intervention.
Comprendre l’expérience vécue pour mieux intervenir
L’importance de mieux comprendre l’expérience vécue par les élèves découle presque naturellement. Parmi les approches méthodologiques recensées par Brice Favier-Ambrosini pour permettre cela, figurait les récits de vie, les récits d’expérience, les entretiens d’explicitation, l’autoconfrontation ou encore certaines méthodes permettant de documenter les dimensions émotionnelles et corporelles des apprentissages.
« Les élèves issus de milieux favorisés et ceux issus de milieux plus précaires ne construisent pas le même rapport à la nature. »
Ces outils permettent d’accéder à la manière dont les individus donnent du sens à ce qu’ils vivent et contribuent ainsi à développer des interventions davantage adaptées à leur réalité.
Faire mieux avec moins
Dans le prolongement, le minimalisme sportif, est présentée comme une piste intéressante pour penser l’avenir des interventions.
Face à une culture occidentale souvent marquée par la recherche permanente de nouveauté, Brice Favier-Ambrosini a proposé une approche fondée sur la simplicité et l’approfondissement :
« Faire avec moins d’objets, moins de nouveautés, mais davantage de profondeur dans les apprentissages. »
Selon lui, la répétition, la patience et le temps accordé à l’appropriation peuvent parfois être plus féconds que la multiplication des dispositifs et des innovations.
Tgewen Dagais abonde en ce sens et illustre à travers des exemples de pays confrontés à la pauvreté, aux enjeux environnementaux ou en guerre. L’activité physique peut devenir un levier d’engagement social, d’éducation et d’espoir. Son message est clair : avant de choisir une approche ou un dispositif, il faut d’abord…
« …regarder qui est en face de nous… »
…et tenir compte du contexte dans lequel les personnes évoluent.
Brice Favier-Ambrosi résume cette idée par une invitation à ralentir :
« Il faut peut-être ralentir pour permettre aux élèves d’approfondir réellement leurs expériences. »
Penser l’intervention de demain
Au cours de cette table ronde, les intervenants sportifs ont été invités à réfléchir aux transformations qui traversent actuellement les sciences de l’intervention.
Les échanges avec Brice Favier-Ambrosini et Tegwen Gadais ont montré que les défis contemporains exigent des pratiques capables d’articuler développement humain, durabilité, justice sociale et responsabilité environnementale. Plus largement, ils ont rappelé que l’intervention ne consiste pas uniquement à transmettre des savoirs, mais également à créer des expériences qui permettent aux personnes de mieux comprendre le monde et d’y agir de manière éclairée.
Dans un contexte marqué par l’incertitude et les changements rapides, la table ronde a ainsi offert une réflexion fondamentale sur les conditions nécessaires à la construction d’apprentissages véritablement significatifs et durables.
Cet article a été rédigé dans le cadre de la série Dans les coulisses d'ARIS 2026 : regards de la relève scientifique (article 4/5).