Passer au contenu

/ Faculté des sciences de l'éducation

Je donne

Rechercher

Créer à l’ère de l’IA : lecture du « Paradoxe du tapis roulant », coup de coeur d'Emma June Huebner

À l'occasion de la Journée mondiale du livre et du droit d'auteur, notre professeure et chercheuse en éducation artistique au Département de didactique, Emma June Huebner, recommande cet ouvrage, qui invite à réfléchir à la place qu’occupe l’intelligence artificielle dans nos vies et aux façons de l’intégrer de manière critique et créative, notamment en éducation, sans tomber dans une forme de paresse intellectuelle.


« Pourquoi se fatiguer à marcher si un tapis roulant peut nous conduire à destination? » (Carré, 2025, p.12). Dès les premières lignes, Le paradoxe du tapis roulant : vaincre notre paresse intellectuelle face à l'IA (2025) nous plonge au cœur de notre relation complexe avec l’intelligence artificielle (IA) et de ses répercussions sur nos manières de penser, de créer et d’habiter le monde. Dans son livre, Marion Carré compare notre relation avec l’IA à l’utilisation d’un tapis roulant à l’aéroport. Au début, emballés par ses promesses, nous l’utilisons pour optimiser notre trajectoire : impensable de ne pas opter pour le tapis pour notre déplacement dans l’aérogare. Or, en l’utilisant, nous en devenons dépendants et, peu à peu, une paresse s’installe en nous. Il nous devient difficile d’envisager notre trajet sans solliciter l’aide de cet outil externe. Éventuellement, nous constatons que, bien que le tapis roulant nous permette, à titre de voyageur, de marcher d’un bon pas, son utilisation collective résulte en une uniformisation des trajectoires. De même, l’IA entraîne une standardisation de la pensée. C’est alors que nous cherchons des issues de secours pour nous permettre de « penser avec l’IA » et de ne pas « cesser de penser par soi-même » (Carré, 2025, p.206). 

Les arguments présentés dans Le paradoxe du tapis roulant, soutenus par de nombreuses recherches interdisciplinaires, encouragent autant les novices que les experts à repenser leur relation avec l’IA. C’est du moins l’effet que la lecture de cet ouvrage a eu à mon égard. À titre de chercheuse en éducation artistique intéressée par l’utilisation des nouvelles technologies dans la création et l’appréciation des œuvres, j’ai moi-même beaucoup expérimenté avec l’IA. Au départ, j’y voyais surtout un moyen de générer des idées rapidement et de soutenir mon processus de création et de rédaction. Mais peu à peu, un changement s’est opéré dans mon utilisation de l’IA.

Le parcours décrit par Marion Carré m’a permis d’identifier le point tournant consistant en ce moment où l’on réalise que la technologie ne nous apporte pas nécessairement quelque chose de nouveau. Par exemple, lorsque je demande une idée à ChatGPT, cette idée pourrait être proposée à des centaines d’autres personnes. C’est ainsi que je constate que, si je souhaite réellement créer, il me faut peut-être justement résister à la tentation de ces propositions et prendre le temps de chercher au-delà de celles-ci, soit ailleurs, soit en moi, ce qui n’est pas immédiatement accessible ou standardisé.

Avec le recul – et l’aide de l’ouvrage de Carré – je crois que l’IA m’a moins appris à créer qu’à me repositionner face à la création, à ralentir, à douter, et à redonner de la valeur à ce qui m’appartient vraiment.

Cet enjeu s’inscrit au centre des projets de recherche que je mène actuellement. Par exemple, dans un projet ayant débuté par un volet de recherche-création (figure 1), j’inviterai des élèves à explorer la photographie argentique en dialogue avec l’intelligence artificielle, et ce, afin de réfléchir à leur rapport aux images, au temps et à la création. À travers cette démarche, il ne s’agit pas seulement de produire des images, mais aussi de prendre conscience des choix, des gestes et des intentions qui les façonnent.

 

Figure 1 : Une série de photographies du projet « Du Polaroid à l’IA : développer une littératie critique de l’image par la pratique argentique »

De plus, comme le souligne l’ouvrage de Carré, nous avons généralement tendance à percevoir l’IA comme une machine risquant d’éventuellement prendre le contrôle du monde. Dans un autre projet, en adoptant les lignes directrices d’une littératie des futurs (UNESCO, 2026) pour envisager un avenir autre que celui où l’IA élimine l’humanité, j’emploie une méthode de design fiction (Bleeker et al., 2025). Il s’agit d’une pratique de design spéculatif qui utilise scénarios, prototypes et récits afin d’imaginer différents avenirs possibles et d’alimenter la réflexion sur les technologies émergentes. Par la création d’artefacts fictionnels, tels que des outils artistiques du futur, des expériences artistiques encore impossibles ou des scénarios de classe à venir, les élèves seront amenés non seulement à mieux comprendre le fonctionnement de l’IA, mais aussi à exprimer leurs espoirs, leurs préoccupations et leurs valeurs face aux technologies émergentes.

Bien que mes projets puissent, à première vue, sembler relever d’une approche alarmiste, il ne s’agit pas d’interdire l’utilisation de l’IA aux élèves, bien au contraire. L’objectif est plutôt de les amener à réfléchir avec et sur l’IA. Comme le décrit Marion Carré en évoquant Auguste Rodin dans son atelier, entouré d’assistants ayant contribué à la réalisation de plusieurs de ses œuvres aujourd’hui emblématiques, il s’agit de penser la création comme un processus collaboratif. De la même manière, lorsque nous déléguons certaines tâches à l’IA, la responsabilité de l’œuvre demeure la nôtre.

Il devient alors essentiel d’apprendre à intégrer cet outil de manière critique et consciente dans notre processus de création. C’est ainsi qu’un autre de mes projets, qui n’en est qu’à ses débuts, en collaboration avec Charlotte Gagnon et Yaël Filipovic du Musée d’art contemporain de Montréal, ainsi qu’Ingrid Vallus du Regroupement des aveugles et amblyopes du Montréal métropolitain, vise à explorer comment l’IA peut être utilisée pour générer des descriptions riches d’œuvres destinées aux personnes non-voyantes, tout en respectant le droit d’auteur des artistes contemporains.

Très loin d’être experte en IA ou en informatique, j’ai progressivement compris en quoi mon expérience d’artiste-enseignante-chercheuse pouvait contribuer à la réflexion sur l’IA. Ce cheminement m’a amenée à apprendre comment l’IA est entraînée, à explorer ce qu’elle permet, à expérimenter la création de mes propres modèles LoRA, mais aussi à me familiariser avec certaines notions de droit. En parallèle, j’ai appris à reconnaître mes propres biais, ainsi que ceux des systèmes d’IA.

Aujourd’hui, je souhaite accompagner mes étudiant·e·s et mes élèves dans cette même démarche. Car, comme le souligne Marion Carré, il s’agit d’une responsabilité collective qui commence à l’école, mais doit se poursuivre dans l’ensemble des sphères de la société. Donc, je vous invite, chers lecteur·trice·s, en cette Journée mondiale du livre et du droit d'auteur, à lire Le paradoxe du tapis roulant.

Merci à IVADO qui soutient les projets de recherche mentionnés dans cet article.


Référence

Bleeker, J., Foster, N., Girardin, F., & Nova, N. (2025). The Manual of design fiction
. Eindhoven. Set Margins.
Carré, M. (2025). Le paradoxe du tapis roulant : vaincre notre paresse intellectuelle face à l’IA. JCLattès.
UNESCO. (2026). Futures literacy