Soutenance de thèse de Mourad Bacha
Résumé
L’influence croissante de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sur les politiques éducatives nationales, bien documentée (Sørensen et al., 2021; Waldow et Steiner‑Khamsi, 2019), demeure peu analysée dans ses articulations multiscalaires, tout comme celle d’autres organisations internationales (Lauwerier et Locatelli, 2019). Dans les juridictions membres de l’OCDE, les débats sur la qualité et le professionnalisme des enseignant·e·s de l’école obligatoire, souvent stimulés par les résultats des enquêtes PISA, ont conduit à l’adoption de politiques de professionnalisation de l’enseignement différentes selon les contextes nationaux, les modes de gouvernance et les dynamiques socioéconomiques. Cette variation dans l’adoption des politiques de professionnalisation s’inscrit dans un mouvement de mondialisation de la professionnalisation des enseignant·e·s amorcé dans les années 1980 et largement soutenu par des organismes internationaux (Malet, 2017; Tardif et al., 2022). L’OCDE joue un rôle central dans cette dynamique en promouvant, depuis les années 2000, une reconfiguration du professionnalisme enseignant, un projet encore inachevé dont les fondements théoriques et les conceptions du savoir enseignant demeurent peu explorés.
Cette thèse cherche à comprendre la traduction concrète, nationale et contextuelle de la conception de la professionnalisation des enseignant·e·s promue par l’OCDE dans une perspective comparative. Pour ce faire, elle interroge la manière dont la conception de la professionnalisation des enseignant·e·s promue par l’OCDE depuis les années 2000 s’est traduite dans ses pays membres. Trois questions complémentaires structurent l’analyse :
- Quelle conception de la professionnalisation des enseignant·e·s l’OCDE promeut-elle et quels en sont les fondements théoriques?
- Quelles sont les déclinaisons nationales du mouvement de professionnalisation des enseignant·e·s dans les juridictions membres de l’OCDE?
- Dans quelle mesure les conceptions de la professionnalisation des enseignant·e·s promues par l’OCDE convergent-elles ou divergent-elles de celles adoptées au Québec et en Belgique francophone? Et quels mécanismes lui permettent d’influencer ces conceptions locales?
Pour répondre à ces questions, les deux premiers volets de la recherche s’appuient sur une collecte de données par analyse documentaire, tandis que le troisième mobilise une stratégie méthodologique combinant analyses documentaires, entretiens individuels semi-dirigés et tenue d’un journal de bord par le chercheur. Les résultats issus de ces analyses sont exposés dans les trois articles composant cette thèse, chacun étant articulé autour de l’une des questions spécifiques de recherche précédemment énoncées.
Les résultats montrent qu’à l’échelle de l’OCDE, la professionnalisation de l’enseignement est conçue comme un levier stratégique de réforme de l’école publique, fondée notamment sur un « savoir pédagogique général » reposant sur des données probantes. Cette approche, inspirée des sociologies fonctionnaliste et interactionniste des professions, privilégie la dimension sociosymbolique (savoir, prestige) tout en délaissant les aspects économiques et statutaires, favorisant ainsi une professionnalisation « par le haut » sous contrôle étatique. Par ailleurs, par le truchement des enquêtes internationales (PISA et TALIS), l’OCDE impose un référentiel normatif centré sur l’efficacité et la reddition de comptes, dans le cadre d’un projet global de réforme institutionnelle marqué par la nouvelle gestion publique.
À l’échelle nationale, indépendamment de la conception promue par l’OCDE, la cartographie du mouvement de professionnalisation des enseignant·e·s dans les juridictions membres de l’organisme révèle des adaptations locales et des phénomènes transversaux dans les trois régions étudiées (Amérique du Nord, Europe, Asie-Pacifique). Deux dimensions sont examinées : la formation initiale et l’organisation professionnelle. Les résultats révèlent des tendances transversales, dont la recentralisation de la régulation étatique et une ambivalence entre diversification des voies d’accès et universitarisation accrue. L’étude met également en lumière des tensions autour des ordres professionnels, soulignant l’importance d’un partage équilibré des pouvoirs et d’une représentativité effective des enseignant·e·s. Deux cas instructifs se dégagent de l’analyse et font l’objet d’une étude multicas : le Québec et la Belgique francophone.
L’étude des cas du Québec et de la Belgique francophone met en lumière des divergences et des convergences. Les résultats indiquent qu’au Québec comme en Belgique francophone, une valorisation croissante des savoirs issus de la recherche scientifique oriente les politiques de professionnalisation, en cohérence avec les recommandations de l’OCDE. Cette quête de scientificité reflète une volonté de fonder l’action éducative sur des données dites probantes. Toutefois, une tension persiste entre savoirs théoriques et savoirs d’expérience, limitant l’intégration entre recherche académique et pratiques enseignantes, et contredisant ainsi l’idéal d’un « savoir pédagogique général » conciliant théorie et pratique à l’échelle internationale prôné par l’OCDE. Par ailleurs, le référentiel international de l’OCDE, structuré autour des notions d’efficacité et de reddition de comptes, coexiste avec des cadres nationaux aux traditions institutionnelles très fortes, notamment au Québec, où il accompagne des politiques d’accountability sans toutefois supplanter les logiques locales. En Belgique francophone, ce référentiel oriente les réformes structurelles, tant du point de vue des contenus que des finalités éducatives.
Enfin, cette thèse contribue à la compréhension des dynamiques contemporaines de professionnalisation des enseignant·e·s, notamment en proposant un modèle analytique original combinant éducation comparée, sociologie de l’action publique et sociologie des professions pour analyser l’influence de l’OCDE sur la professionnalisation des enseignant·e·s. Elle contribue à éclairer les mécanismes de circulation, d’appropriation et de traduction des référentiels internationaux. À travers ses trois articles, elle met en lumière la situation actuelle des savoirs, de la formation initiale et continue, des organisations professionnelles, de l’autonomie et du statut social des enseignant·e·s dans les documents de l’OCDE et ses juridictions membres. Elle éclaire les relations entre la conception de la professionnalisation des enseignant·e·s promue par l’OCDE et celle adoptée au Québec et en Belgique francophone, en dégageant à la fois les convergences et divergences, ainsi que les mécanismes d’influence à l’œuvre. Cette recherche éclaire aussi les interactions entre acteur·trice·s politiques, milieux académiques et professionnels, ainsi que les orientations internationales. Elle contribue ainsi à mieux comprendre comment les recommandations internationales peuvent constituer des opportunités ou des contraintes pour les décideur·euse·s et les enseignant·e·s.
La soutenance aura lieu en mode hybride.
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